Afin d'illustrer le caractère extrêmement complexe des déterminants de la consommation de l'eau en France, le cas de Nantes Métropole est présenté ici en focus.

La détermination des ressorts de la consommation d'eau est très difficile (encadré 1) et fait jouer une combinaison de facteurs dans laquelle il n'est pas toujours aisée d'identifier les principaux des secondaires. Prenons l'exemple de Nantes Métropole pour illustrer la complexité des déterminants de la consommation.

Ainsi, nous nous sommes intéressés aux vingt-quatre communes formant Nantes Métropole, gérées pour huit d’entre elles en régie communautaire (dont Nantes, ce qui représente 72 % de la population de cette métropole urbaine) et pour les autres par deux opérateurs privés (Veolia – 23 % de la population et le groupe SAUR – 5 % de la population). Nous basons ici notre propos sur les huit communes en régie pour lesquelles nous disposons d’informations précises (Montginoul et al., 2010). Bien que les données utilisées ne couvrent que partiellement le territoire, nous pouvons affirmer que la représentativité statistique est assurée puisque le panel représente plus de deux tiers des usagers de Nantes Métropole.

Pour caractériser l’évolution de la consommation sur ce territoire, nous avons d’abord étudié les données de production d’eau : il s’agit en effet des données les plus anciennes enregistrées. Cette production d’eau correspond à la quantité d’eau totale produite (comptage effectué en sortie d’usine) pour alimenter le réseau métropolitain et la vente d’eau en gros. Comme on peut raisonnablement supposer que sur le territoire de Nantes Métropole, du fait de caractéristiques particulières (pérennité du territoire sur l’ensemble de la période), les achats d’eau en gros compensent les ventes d’eau en gros et que cet équilibre reste stable d’année en année, on considère que la production en volume de la régie est un indicateur fiable de l’évolution de la demande en eau sur ce territoire.

Comme le témoigne la figure 1, cette production par habitant (tout comme d’ailleurs la production totale non représentée ici) suit une tendance décroissante, accusant une baisse d’environ 20 % sur la période considérée (1970-2008).

L’analyse plus fine de cette évolution a pu être réalisée pour cinq années (2003-2008). La baisse constatée, même sur une période aussi courte, reste importante (figure 2) : si l’on excepte l’année 2003 qui pourrait être une année de relativement forte consommation du fait du climat, on observe en effet une baisse de la consommation moyenne par habitant de 14 % [1] (figure 2). La consommation moyenne par abonné est une donnée à relativiser puisque cette période a été caractérisée par un développement du comptage individuel au niveau des immeubles collectifs, ce qui fait passer le nombre d’abonnés résidant en appartement de 1 284 en 2003 à 24 957 en 2008, représentant ainsi respectivement 1 % et 22 % des abonnés. L’application de la loi Solidarité et renouvellement urbains (SRU) de 2000 qui proposait l’individualisation des compteurs d’eau a donc pu avoir comme effet de diminuer artificiellement les niveaux moyen et médian de consommation par abonné, notamment sur les communes qui disposaient d’un parc collectif important et qui ont appliqué cette individualisation.

Pour mieux caractériser l’évolution de la consommation d’eau, nous avons étudié la tendance issue de la base de données clientèle de la régie. Après avoir procédé à une catégorisation des abonnés, nous nous sommes principalement intéressés à la catégorie des ménages, et plus particulièrement à ceux disposant d’un compteur individuel (donc des « ménages abonnés »). Nous limitons ici notre analyse aux seuls ménages présents sur l’ensemble de la période considérée (2003-2008), ce qui réduit très fortement le nombre d’observations, notamment concernant les ménages en appartement (les compteurs individuels étant installés que très progressivement et récemment). Nous constatons que l’évolution de la consommation d’eau n’est pas homogène : la figure 3 permet de constater que ce sont les ménages résidant dans un logement individuel (une maison) qui réduisent leur consommation (réduction statistiquement significative de moins 16 % sur la période), ceux habitant en appartement ayant plutôt une consommation stable. Remarquons que ces derniers consommaient dès le départ moins d’eau, ce qui explique peut être cette stabilité, les postes de consommation sur lesquels il leur était possible d’agir étant plus réduits.

Comprendre les déterminants de cette baisse pour Nantes Métropole

À titre d’illustration, nous présentons maintenant les principaux facteurs qui expliquent le niveau de production observé entre 1970 et 2008 sur Nantes Métropole. Nous avons utilisé pour cela la technique de « l'analyse en composantes principales » (ACP). L’objectif est de sélectionner les variables les plus pertinentes qui caractérisent la production d’eau parmi toutes celles initialement présentes.

Les deux premiers axes proposés par l’ACP expliquent 75 % de l’inertie. Ils permettent donc de bien représenter les liens entre les différentes variables pertinentes. Ainsi, le plan 1-2 met en valeur :

  • une indépendance entre, d’un côté, la production d’eau et, de l’autre côté, le prix de l’eau de Nantes (prix moyen constant pour une facture de 120 m3). L’évolution du prix de l’eau n’est donc pas un facteur explicatif significatif de l’évolution de la production constatée sur cette période ;
  • de même, la production n’est pas en corrélation avec l’évolution démographique de la communauté urbaine. La population qui a augmenté de plus de 30 % durant la période n’a donc pas modifié le niveau de production total d’eau, ce qui est corroboré par la figure 4 ;
  • la production annuelle est en relation inverse avec la pluviométrie. Plus précisément, plus le nombre de jours de pluie est élevé, moins la production annuelle d’eau est importante. On constate la même tendance avec l’observation du nombre de millimètres tombés durant la période estivale ;
  • par contre, la production annuelle a tendance à augmenter quand l’insolation estivale est élevée et quand le nombre de jours où la température maximale dépasse les 25 °C est important.

On peut être surpris par l'apparente contradiction dans les déterminants principaux de la consommation pour Nantes Métropole où la consommation d’eau dépend avant tout des conditions météorologiques au vu des observations réalisées.

Les observations faites à Nantes sont-elles représentatives ?

Pour y répondre, une analyse plus détaillée a alors été entreprise, sous forme de la régression suivante (spécifications choisies : modèle linéaire généralisé – fonction gamma) :

Production annuelle = f (insolation moyenne, population Nantes Métropole, Prix de l’eau (en € constants), nombre de jours supérieurs à 25 °C, une variable représentant le fait que l’on se situe ou non avant 1993 [2]).

Le prix de l’eau a bien le signe attendu (- : donc plus il augmente, moins la production annuelle est importante), mais il n’est pas significatif. Sa présence a même légèrement tendance à dégrader l’estimation. La meilleure estimation est obtenue en le supprimant.

Dans ces conditions, toutes les autres variables présentées sont significatives (avec un taux de confiance supérieur à 99 %) et sont positives : plus elles sont élevées, plus la production annuelle est importante. Pour la variable « année », il y aurait donc bien un décrochage entre la période avant 1993 et après.

La non-signification du prix de l’eau pourrait peut-être être expliquée par le fait que, contrairement à de nombreuses autres communes, ce prix a connu une évolution non standard : une très faible croissance de son niveau (en euros courants) à partir des années 2000, ce qui conduit à une baisse de ce niveau en termes réels (figure 6). Certaines années de la décennie 1970 ont la même évolution. Tout ceci doit perturber l’analyse, car aucun élément ne nous a permis de quantifier d’une manière ou d’une autre d’autres facteurs explicatifs de la consommation, tels qu’une meilleure sensibilisation aux économies d’eau.

La consommation d'eau résulte donc d'une combinaison complexe de facteurs encore à approfondir.

 



[1] Le lecteur est invité à lire l’encadré 2 pour bien comprendre la différence entre les différents individus auxquels les analyses se réfèrent : l’habitant, l’abonné, le ménage…

[2] Cette variable prend la valeur 1 si l’on se situe dans une année antérieure à 1993 et 0 sinon. Cette variable a été intégrée car il a été observé, sans en comprendre la raison, un décrochage de tendance entre les deux périodes (figure 5).

Pour citer cet article :

Référence électronique :
MONTGINOUL, Marielle ; EVEN, Loïc ; VERDON, Dominique, Focus : Le cas de Nantes Métropole : un cas à part ?, Revue Science Eaux & Territoires, 120 m3, numéro 10, 2013, p. 74-77, 27/03/2013. Disponible en ligne sur <URL : http://www.set-revue.fr/focus-le-cas-de-nantes-metropole-un-cas-part> (consulté le 28/10/2020), DOI : 10.14758/SET-REVUE.2013.10.10.

Ajouter un commentaire

Télécharger au format PDF
↑ Haut de page