Introduit en Europe au dix-neuvième siècle pour l'exploitation de sa fourrure, le ragondin a aujourd'hui conquis la quasi-totalité du territoire français, devenant une source de nuisances et de dégradations pour les cultures, les berges ou encore les ouvrages hydrauliques. Espèce classée nuisible, ce rongeur est pourtant devenu le favori des promeneurs et des enfants sur les quais de la ville de Bordeaux. Quelle acceptabilité en milieu urbain de certaines espèces considérées indésirables ?

On n’aborde pas de la même façon la mise en politiques publiques de l’environnement dans le monde urbain et dans le monde rural (Sigaut, 2009). Nous avons pu constater que cette question se posait encore d’une manière plus affirmée avec les espèces invasives. Nous nous sommes plus particulièrement intéressés à la question un peu paradoxale, il est vrai, de l’acceptabilité en milieu urbain de certaines espèces considérées indésirables à travers les relations de sociabilité entretenues sur les quais de Bordeaux avec les ragondins (photo 1).

En analysant, en particulier, comment certaines espèces locales deviennent des enjeux de conflits, de fantasmes voire même de récupération politique ou économique, nous avons donc tenté de comprendre pourquoi des espèces dites nuisibles comme le ragondin (Myocastor coypus) pouvaient devenir des espèces emblématiques de la vie urbaine et constituer à la fois un support d’humanité et de médiation écologique.

À l’occasion du tournage de notre dernier documentaire qui porte sur la relation entre la nature des trottoirs (les humains) et les trottoirs de la nature (plantes et faunes urbaines), nous sommes allés filmer sur les quais de Bordeaux. Alors que nous réalisions des images d’une famille de ragondins sur une berge du centre ville de Bordeaux, nous avons constaté, à travers la multitude de questions posées par les passants, la curiosité de ces derniers pour cette démarche singulière qui consistait à filmer cette nature ordinaire. En revenant plusieurs fois sur ces mêmes quais en situation d’observation participante et en notant ce que nous observions, nous avons pu constater que cette famille de ragondins, en train de se « gaver » de pain sec, était aussi un support de médiation pour des gens qui ne se connaissaient pas jusque-là. Cet animal étrange devenait quelques instants fugaces un objet communicationnel (Habermas, 1988), car il se mettait brusquement à exister dans l’espace symbolique des promeneurs urbains. Nous avons pu observer et noter dans notre recherche la variété de qualificatif attribués à ces animaux : castor, rat, loutre, etc. Il est à noter que la présence du préfixe « ra » dans l’appellation vernaculaire du myocastor constituait un étonnant facteur d’assimilation symbolique au rat noir des villes.

Il faut noter que Bordeaux, malgré son image habilement fabriquée de ville attractive, est devenu aujourd’hui une cité en perte d’identité, en voie d’hygiénisation. La mise en scène culturelle des friches urbaines et des non-lieux participent à une politique urbaine d'embourgeoisement et de rejet du centre ville des publics populaires. Le ragondin devient alors le créateur d’une sorte de désordre social, mais aussi le vecteur d’un questionnement pour les humains sur leur humanité et leur relation à l’autre quel qu’il soit. Nous avons pu constater, au regard de cette observation sur les quais, que beaucoup de questions nous étaient posées par les habitants, en particulier sur l’écologie du ragondin, sur la ville de Bordeaux en rapide mutation mais aussi, en creux, sur les relations qui unissent les humains, puisque l’animal était devenu paradoxalement un vecteur d’échange, de convivialité.

Pour citer cet article :

Référence électronique :
SIGAUT, Olivier, Focus : Ragondin des villes contre ragondin des champs, Revue Science Eaux & Territoires, Les invasions biologiques en milieux aquatiques, numéro 06, 2012, p. 114-115, 13/02/2012. Disponible en ligne sur <URL : http://www.set-revue.fr/focus-ragondin-des-villes-contre-ragondin-des-champs> (consulté le 24/10/2021), DOI : 10.14758/SET-REVUE.2012.6.20.

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