Les savoirs scientifiques, les représentations et les pratiques associées à la gestion des milieux naturels évoluent ; il est donc intéressant d’examiner si les réponses données à certaines questions sont toujours les mêmes, si elles convergent entre différents individus ou différentes disciplines, ou si ces questions n’ont plus lieu d’être et que d’autres émergent. Ici, c’est l’opinion d’une écologue et celle d’une géographe qui s’expriment, à la seule fin de proposer des questionnements et des pistes de réflexion parmi ceux qui animent aujourd’hui les échanges autour de la gestion des renouées.

Comment gérer les renouées ?

L’œil d’une l’écologue : c’est souvent la première question qui est posée. Comme beaucoup d’espèces invasives, la réponse qui vient en premier lieu est de proposer une intervention en tout début de la colonisation, lorsque les populations sont encore de petite taille. Pour des zones envahies plus conséquentes, ce numéro spécial détaille différentes options. Diverses interventions sont possibles en fonction de l’objectif de la gestion : s’agit-il de restaurer la visibilité ou de diminuer l’emprise du massif sur le paysage en baissant la hauteur des tiges ? D’augmenter la diversité végétale du site ? Y a-t-il un enjeu sécuritaire, paysager, écologique ? Cela suppose de définir en amont les objectifs de la gestion et de répondre à la question : « Pourquoi gérer les renouées ? ».

L’œil d’une géographe : il est en effet important de bien spécifier les objectifs de l’action. Nous nous sommes rendus compte que bien souvent, les plans de gestion étaient peu argumentés et les objectifs – ou les motivations – qui prévalaient à l’action étaient non explicités. L’intervention menée à l’égard des renouées doit par ailleurs être adaptée à chaque territoire, en fonction des enjeux qui lui sont propres. La lutte systématique et ayant pour objet une éradication des massifs est source de beaucoup de découragements chez des gestionnaires pourtant très engagés et elle a aujourd’hui montré ses limites.

Aujourd’hui est-on conscient des enjeux liés à l’invasion par les renouées ?

L’œil d’une géographe : tout dépend de qui l’on parle. Aujourd’hui seule une très faible minorité de gestionnaires chargés de la gestion des milieux bordant les infrastructures de transport (route, voies ferrées, voies fluviales) ne sont pas capables d’identifier les renouées. Mais dans un échantillon de non-experts, cette aptitude ne concerne qu’une minorité de personnes. Par contre, à partir du moment où la renouée est connue, elle suscite une forte préoccupation, tant chez les gestionnaires que chez les non-experts. Cela montre que l’acquisition de connaissances sur cette plante se traduit, aujourd’hui en France, par des représentations négatives et par une volonté d’agir à son encontre. Ces éléments montrent l’importance de diffuser des connaissances sur la plante, ses stratégies de colonisation, ses impacts sur les milieux et les activités humaines. Le discours tenu à l’égard de la plante se doit d’être construit sur une connaissance scientifiquement fondée et les débats sur sa gestion doivent être explicités pour que tout un chacun puisse y prendre part en toute connaissance de cause. Les discours alarmistes et injonctifs, tels qu’ils ont parfois pu être élaborés pour alerter l’opinion publique, en gommant la complexité inhérente aux enjeux soulevés par les invasives, ne font que desservir la définition d’une action informée et concertée.

L’oeil d’une écologue : les enjeux liés à l’invasion par les renouées aujourd’hui sont principalement d’ordre écologique (impacts sur la diversité des communautés et sur le fonctionnement des écosystèmes, dispersion de la plante), économique (coûts de la gestion), et social (par exemple, activités ou paysages affectés dans les zones envahies – photo 1). Les connaissances dont nous disposons sur ces espèces gagneraient à être diffusées pour éviter les mauvaises pratiques (en planter chez soi, en acheter...) et informer sur l’effort de gestion à appliquer, parfois pendant plusieurs années. D’autre part, avec l’augmentation des déplacements qui propagent les propagules et les hivers de moins en moins rigoureux, il semble que l’aire de répartition des renouées pourrait augmenter, notamment en montagne et dans les pays nordiques. Pour moi, un enjeu majeur serait alors de définir et de préserver les zones à risque, aujourd’hui et dans le futur.

Les renouées sont-elles différentes des espèces locales ?

L’œil d’une l’écologue : il est difficile de donner à cette question une réponse tranchée. Si les renouées semblent à part, puisque les herbacées à port dressé si vigoureuses et avec cette phénologie précoce semblent rares parmi les espèces locales, de plus en plus d’études tendent à montrer que, d’une manière générale, les espèces catégorisées comme invasives ne sont pas significativement différentes des espèces envahissantes ou dominantes catégorisées comme natives. La propagation et les impacts causés par les espèces invasives sont bien sûr une conséquence de certaines de leurs caractéristiques, mais il semble aussi et surtout que ce soit la conjugaison de ces caractéristiques et des activités humaines ainsi que des perturbations des écosystèmes qui soient à l’origine de leur succès. La question reste donc ouverte.

L’œil d’une géographe : cette question, du point de vue des sciences sociales, peut être reformulée de la manière suivante : les renouées sont-elles perçues comme des espèces exotiques ou sont-elles  perçues comme natives ou naturalisées ? À ma connaissance, peu de données existent sur cette question dans le cas de la renouée. Cette question présuppose qu’il existe un état idéal de nature qui serait constitué uniquement (ou à grande majorité) d’espèces natives. Cela soulève le délicat problème de la définition de frontières géographiques et temporelles pour chaque espèce. Définir cet état de référence n’est pas chose aisée. Les liens historiques tissés entre les hommes et la nature, ainsi que le développement croissant des techniques, ont induit une transformation du donné naturel. Tant et si bien qu’il est parfois difficile, voire impossible de dire quel était, en un lieu donné, l’état de nature. Ainsi, nombre des acteurs environnementaux interrogés dans le cadre de l’enquête réalisée par Bardsley et Edwards-Jones en 2006 au sein de trois îles méditerranéennes, étaient surpris par le fait que certaines espèces exotiques naturalisées ne soient pas des espèces natives. Par ailleurs, la plupart d’entre eux considèrent l’introduction et la naturalisation d’espèces exotiques, de même que les évolutions environnementales qui en résultent, comme un processus fondateur de l’identité des îles. Les invasions biologiques semblent donc perçues par les acteurs locaux comme partie intégrante de la culture insulaire en Méditerranée. On voit donc que la distinction entre espèces locales et exotiques est floue et repose en grande partie sur les représentations sociales construites au sein d’un territoire donné.

Qu’est-ce qui rend les renouées si envahissantes ?

L’œil d’une l’écologue : comme cela a été décrit auparavant, les renouées semblent avoir été dans un premier temps intensément intentionnellement propagées pour des raisons ornementales. Elles ont été ensuite et sont toujours disséminées involontairement par transfert de rhizome, de tiges et de sédiments en contenant d’un site à un autre. Elles suivent aussi les cours d’eau, les crues facilitant leur dispersion. Même si leur capacité d’hybridation, produisant de nouveaux génotypes potentiellement plus performants, et leur croissance vigoureuse ont probablement fortement contribué à leur succès, la dispersion liées aux activités humaines et les perturbations naturelles et anthropiques qui se multiplient dans les écosystèmes ont joué un rôle majeur. Une fois introduites dans un site, l’absence d’espèces compétitrices ou prédatrices, résultant de l’histoire évolutive ou, là encore, de l’altération des écosystèmes, a facilité leur établissement. Finalement, il apparaît que l’humain soit un acteur central dans ce processus.

Quels sont les problèmes posés par les renouées ? Est-ce que les renouées sont gênantes ?

L’œil d’une écologue : les renouées ne posent pas de problèmes sanitaires, contrairement à l’ambroisie, par exemple. Au niveau local (dans la zone envahie), les renouées influent sur le cycle de l’azote, la diversité végétale est diminuée et la diversité de la macrofaune est modifiée en faveur des décomposeurs de la litière, parmi probablement d’autres effets. On peut donc affirmer qu’elles ont un impact sur le fonctionnement des écosystèmes et la composition des communautés. Faut-il pour autant appeler cela un problème ? De nombreuses espèces modifient les biocénoses ou les biotopes dans les écosystèmes (c’est le cas par exemple des espèces ingénieures). Selon l’ampleur de la zone envahie, la vitesse des modifications et les autres espèces affectées, cela peut en effet constituer « un problème » pour les écosystèmes. N’oublions pas qu’au niveau global, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, les espèces invasives sont une cause majeure d’altération de la biodiversité.

L’œil d’une géographe : en fonction de la mission qui lui est confiée, chaque acteur envisage différemment les « problèmes » posés par les renouées. Si les « problèmes » liés aux impacts sur la biodiversité sont assez consensuels, d’autres sont plus spécifiques à certaines catégories d’acteurs. Par exemple, les gestionnaires en charge des emprises ferroviaires mentionnent beaucoup les problèmes sécuritaires ou encore ceux liés à l’intégrité des infrastructures, tandis que les gestionnaires de cours d’eau mettent beaucoup en avant les problèmes paysagers. On voit donc que la renouée est un problème qui dépend du contexte et du champ d’expertise. Mais d’une manière plus générale, il me semble que l’une des clés pour une gestion plus efficace soit de ne plus considérer la renouée comme un « problème » mais comme un objet de gestion au long cours. Qui dit problème dit solution. Or, il apparaît de plus en plus évident que le « problème » renouée ne puisse être réglé définitivement. La plante est aujourd’hui bien implantée sur certains territoires et une éradication totale est une gageure. Envisager la renouée comme un objet de gestion quotidien, durable, permet de définir des plans de gestion et d’y allouer des ressources, à court et moyen terme, territoire par territoire, selon une logique rationnalisée – comme on le fait pour l’entretien des routes par exemple.

Doit-on accepter des écosystèmes où les renouées sont présentes ? Ou doit-on éliminer les populations de renouées à chaque fois que cela est possible ?

L’œil d’une l’écologue : après avoir été l’objet d’une lutte intensive peu remise en question, aujourd’hui le sujet de la non-intervention sur les populations de renouées se pose. Certains sites sont tellement envahis qu’il serait très difficile et coûteux d’avoir une action efficace. Par dépit, on peut se demander si l’enjeu est suffisant pour cet investissement. D’autant plus que certaines opérations de gestion peuvent stimuler la croissance des individus, et que la fragmentation des tiges et des rhizomes augmente le risque de dispersion de propagules. D’ailleurs, au niveau écologique, comment être certain que les impacts mesurés aujourd’hui à différents stades d’invasion et que ceux qui pourront avoir lieu demain sont conséquents ? Ne devrait-on pas laisser les choses suivre leur cours et espérer que s’opère une régulation naturelle ? N’oublions pas cependant les divers effets des espèces invasives sur la biodiversité. Une intervention qui permettrait de diversifier les zones envahies, même si les renouées ne sont pas éliminées du site, ou d’augmenter la résistance des espèces présentes, apparaît alors comme souhaitable. Certains travaux de recherche récents, axés sur les mécanismes qui favorisent la coexistence entre les espèces, sont orientés dans ce sens. Entre une élimination systématique (qui ne semble par ailleurs pas faisable) et une non-intervention défaitiste, un compromis émerge alors : après évaluation des enjeux du site envahis, il faut peut-être envisager de « stimuler » la communauté locale et « affaiblir » les renouées pour en diminuer les impacts, tout en acceptant des nouveaux écosystèmes où celles-ci seraient intégrées sans y être ultra dominante.

L’œil d’une géographe : au-delà des considérations écologiques décrites par ma collègue et qui représentent en elles-mêmes une vraie complexité, cette question soulève d’autres enjeux, notamment en termes de projet de société et de gouvernance. Savoir si « l’on doit » – ou non – accepter des écosystèmes incluant des renouées ou, plus largement, savoir quel avenir on souhaite pour les milieux, pour notre environnement, sont autant de réponses qui doivent résulter d’un projet de société. En effet, pour qu’il puisse se concrétiser, tout plan de gestion doit être porté politiquement et rencontrer le projet social. En cela, chaque enjeu doit être hiérarchisé et arbitré collectivement, en toute connaissance de cause, en fonction du projet que s’est assigné une société pour un territoire donné. Cela souligne l’importance des enjeux de porter à connaissance que je mentionnais plus haut.

Pour citer cet article :

Référence électronique :
ROUIFED, Soraya ; COTTET, Marylise, Gestion des renouées : peut-on ou doit-on changer de perspectives ?, Revue Science Eaux & Territoires, Renouées envahissantes - Connaissances, gestions et perspectives, numéro 27, 2019, p. 114-117, 14/06/2019. Disponible en ligne sur <URL : http://www.set-revue.fr/gestion-des-renouees-peut-ou-doit-changer-de-perspectives> (consulté le 16/07/2019), DOI : 10.14758/SET-REVUE.2019.1.21.

Ajouter un commentaire

Télécharger au format PDF
↑ Haut de page