Dans le cadre du contrat de territoire corridors biologiques Grand Pilat, le Conservatoire d’espaces naturels Rhône-Alpes et le Parc naturel régional du Pilat ont souhaité prendre du recul par rapport à leurs pratiques d’accompagnement des élus locaux. L’objectif ? Analyser les freins et leviers à l’engagement des élus locaux en faveur de la trame verte et bleue, identifier des pistes pour faciliter leur engagement et, in fine, améliorer les pratiques d’accompagnement des professionnels.

Par leur expérience de terrain, les professionnels du Conservatoire d’espaces naturels  (CEN) Rhône-Alpes et du Parc naturel régional du Pilat ont pu remarquer que, pour la majorité des élus locaux, la préservation de la trame verte et bleue et de la biodiversité en général n’est pas la priorité et les actions mises en place restent, de leur point de vue, peu nombreuses et trop isolées. Compte tenu de l’ampleur des enjeux, les professionnels ont donc souhaité mieux connaître et comprendre les élus pour pouvoir créer une communication plus efficace et aider les élus à s’engager dans une réelle démarche multi-actions (protection du foncier, extinction des éclairages publics la nuit, plantation de haies...).

C’est dans cet objectif qu’un partenariat a été développé avec le Groupe de recherche en psychologie sociale de l’université Lumière Lyon 2 en 2017 et qu’une dynamique multipartenariale s’est mise en place, associant étudiants en psychologie sociale, chercheurs de différentes disciplines, élus locaux et professionnels de terrain. Cette démarche visait à mettre en lumière les freins et leviers à l’engagement des élus locaux en faveur de la trame verte et bleue, élaborer des pistes pour faciliter leur engagement et, in fine, améliorer les pratiques d’accompagnement des professionnels.

Un premier stage [1] accueilli au CEN Rhône-Alpes début 2017 a permis d’identifier les différentes étapes par lesquelles passe tout élu souhaitant s’engager en faveur de la biodiversité, avec des conseils pratiques à la clé. Dans le cadre de ce travail, neuf entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès d’élus locaux, ainsi que plusieurs ateliers « partage d’expérience » entre professionnels de l’accompagnement des élus sur ces thématiques (photo 1). Par la suite, en déclinaison de ces recommandations générales, quatre étudiantes du même Master [2] se sont attelées à concevoir et esquisser des outils concrets de sensibilisation des élus.

Photo 1 - Élus locaux, agents de collectivités, représentants d’associations de protection de la nature… réunis lors d’un atelier participatif autour de la question des modalités et outils concrets pour sensibiliser les élus aux questions de biodiversité.

Élus locaux, agents de collectivités, représentants d’associations de protection de la nature… réunis lors d’un atelier participatif autour de la question des modalités et outils concrets pour sensibiliser les élus aux questions de biodiversité.

© PNR Pilat – Florence Costé 

Cet article propose un focus sur quelques enseignements-clés issus de ce travail effectué par les étudiantes en psychologie sociale.

Le changement : un processus lent et complexe qui nécessite de penser l’accompagnement dans la durée

Il ne suffit pas de transmettre une information (à l’occasion d’une réunion publique ou lors d’une formation, par exemple) pour induire un nouveau comportement. Entre connaissances et comportements, il y a plusieurs  facteurs qui interviennent et s’interposent (Simons, 1976). Si l’information et l’argumentation sont nécessaires au fil du temps pour modifier les idées reçues et provoquer des prises de conscience, elles ne sont pas, en tant que telles, suffisantes. Selon un des modèles les plus utilisés en psychologie sociale et qui a servi de cadre théorique de référence pour cette étude (modèle transthéorique du changement de Prochaska et Di Clemente, 1982), le changement renvoie à un processus long et complexe qui s’effectue en six stades, de manière graduelle (figure 1). À chaque stade, l’individu va se confronter à des résistances ou difficultés spécifiques.

L’étude psychosociale menée dans le cadre de ce travail a permis d’identifier la nature que pouvait prendre ces résistances pour chacun de ces stades dans le contexte qui intéresse les professionnels de la biodiversité (sensibiliser davantage les élus à cet enjeu). Plus qu’un travail d’identification, la psychologie sociale a permis, dans un premier temps, de comprendre la nature des freins à un engagement fort et durable pour la biodiversité de la part des élus pour chacun des stades du changement pour, dans un second temps, en dégager les leviers adaptés.

Le changement est un processus lent et complexe. Le professionnel ne peut pas convaincre l’élu de changer, mais doit l’accompagner tout au long de ce processus. Il est important de penser l’accompagnement dans la durée au-delà des phases initiales de sensibilisation.

Le besoin de transmettre un sens fort et global à la préservation de la biodiversité pour les élus

Les retours d’expérience des professionnels et les entretiens menés auprès d’élus ont révélé le caractère potentiellement contre-productif d’un discours trop centré sur les espèces : ces discours apparaissent déconnectés des préoccupations de la majorité des élus et peuvent, dans certains contextes, susciter des résistances voire des blocages, avec cette idée qu’« il y a quand même plus important que les petites fleurs et les petits oiseaux ».

Conscients de ce possible décalage, de nombreux professionnels prennent le contrepied et s’efforcent d’adapter leur discours, en développant des thématiques intégratrices de la biodiversité : l’économie, le tourisme, le cadre de vie, l’agriculture… Ces approches ont fait la preuve de leur efficacité sur le terrain, en particulier lorsqu’un engagement concret est attendu à court terme : pour obtenir l’adhésion autour d’un projet de recréation d’une ripisylve, par exemple, il sera certainement plus fédérateur de mettre en avant les bénéfices du projet pour le cadre de vie et la population locale (amélioration du paysage, aménagement d’une voie verte…) ! Mais ces discours ne suffisent plus lorsqu’il s’agit d’engager les élus dans une démarche de préservation de la biodiversité plus ambitieuse, durable et autonome. Pour nourrir un tel engagement, il est essentiel de conférer à la préservation de la biodiversité une base solide de sens et de la transmettre aux élus, afin d’éviter que ceux-ci ne se découragent dès les premiers obstacles rencontrés sur le terrain lors du passage à l’action (Trope et Liberman, 2003). Il s’agit dans cette optique de mettre en exergue les points de convergence entre la préservation de la biodiversité et les préoccupations des élus (Festinger, 1957).

Pour ce faire, il nous semble important de redonner à la trame verte et bleue sa place d’outil et d’oser une véritable sensibilisation des élus à la biodiversité à un niveau global, en faisant le lien entre la Nature et l’Homme. Dans cette optique, il s’agirait de mettre en avant tout ce que la nature nous offre : montrer en quoi elle est garante du confort, voire de la survie de l’espèce humaine, afin de prendre conscience des risques liés à une non-prise en compte de la biodiversité. Ce n’est pas qu’une affaire de petites fleurs et de petits oiseaux ! C’est au contraire un véritable enjeu humain et même d’équité sociale car, en cas de problème d’accès aux ressources, des études socio-écologiques montrent bien que les plus démunis restent les plus vulnérables.

De l’avis des élus locaux entretenus dans le cadre de ce travail, cette entrée en matière pourrait constituer une bonne porte d’entrée pour s’adresser à leurs pairs : en effet, ce type de discours entre en résonnance avec leurs valeurs et responsabilités (œuvrer pour le bien commun, satisfaire la population locale…). Par ailleurs, on constate que les élus qui ont déjà recours à ce type de discours sont plus à même d’expliquer ensuite leur engagement à leurs pairs et administrés, en particulier face aux critiques qui peuvent naître des effets annexes contraignants des actions mises en place (interdiction de certaines pratiques, déclassement de terrains constructibles…). Mais l’étude a révélé également une certaine frilosité des professionnels à communiquer à ce niveau global, par manque d’arguments et/ou par peur du ridicule et du sentimentalisme. D’où l’importance de travailler sur l’ancrage idéologique des professionnels et de leur fournir une base d’arguments solide sur laquelle s’appuyer. C’est ce que quatre étudiantes du Master 2 Psychologie sociale appliquée se sont efforcées d’initier, en proposant de donner à voir les effets en chaîne de l’érosion de la biodiversité, jusqu’aux impacts localement sur nos sociétés.

Les limites d’une communication rationnelle et technique : investir les dimensions émotionnelles

Nous ne sommes pas des êtres uniquement rationnels : les ressorts d’ordre émotionnel et sensoriel sont également très puissants (Fishbein et Ajzen, 1975). Un accompagnement ajusté tiendra donc compte de ces dimensions et donnera leur juste place aux émotions, aux croyances, aux besoins, aux aspirations…

Pour motiver les élus – comme tout un chacun – à s’engager en faveur de la biodiversité, un levier puissant consiste à nourrir la joie et l’amour de la nature. En effet, comme le révèle les données recueillies suite aux entretiens avec les élus, la proximité émotionnelle avec la nature est extrêmement motivante et, pour justifier leur action, les élus engagés en faveur de la biodiversité sont nombreux à évoquer leurs souvenirs d’expériences positives et agréables dans la nature : pratiques de loisirs, moments familiaux… D’où l’intérêt des visites de terrain, très appréciées et qui permettent d’éprouver sensoriellement les choses.

Si l’émotion peut représenter un levier auprès des élus, elle peut également incarner un frein dans certains cas de figure comme ont pu déjà le constater les professionnels sur le terrain. En effet, les émotions négatives telles que la frustration, le découragement… ou encore les résistances liées aux angoisses, aux idées reçues incarnent des freins réels à l’engagement et la mobilisation des élus envers les enjeux de biodiversité sur le terrain selon les résultats de l’étude. Si le professionnel va chercher à accompagner l’élu à dépasser certaines de ses émotions de peur, de frustration, etc., il va devoir également composer avec les siennes. En effet, le professionnel va devoir accepter les résistances des élus et être patients face à ces dernières sans pour autant se laisser démoraliser : la psychologie sociale nous certifie que la résistance fait partie intégrante du processus du changement ! Puisqu’il est bien plus confortable de conserver ses habitudes, il est facile de comprendre que tout individu, tout élu invité à changer aura ainsi tendance à vouloir maintenir ses opinions via une contre-argumentation perçue parfois comme de la mauvaise foi, mais celle-ci est surtout le symptôme de ses peurs (peur de « passer pour un écolo », par exemple) et de ses doutes (quant à l’efficacité des actions…).

Ces connaissances invitent les professionnels à travailler leur posture pour développer et renforcer leurs capacités d’écoute, d’empathie et de patience, laisser de côté leur envie de convaincre et laisser plus de place à l’accompagnement dans leurs relations avec les élus. Pour cette discipline scientifique qu’est la psychologie sociale, on ne peut pas convaincre quelqu’un de changer, on ne peut que créer les conditions favorables au changement ! Pour la suite du projet, l’enjeu consistera donc à fournir aux professionnels des outils et des conseils pratiques, capables de les aider à créer ces conditions favorables, en appréhendant les élus dans toutes les dimensions de leur être (dimensions sociale, émotionnelle, psychologique, physique…). La dynamique de réflexion et d’échanges sur la thématique se poursuivra cet automne, avec l’accueil d’un nouvel étudiant-stagiaire du Master 2 Psychologie sociale et l’organisation de nouvelles journées de dialogue entre professionnels et élus. À suivre donc !

 


[1] Stage de Christine Bidaud, Master 2 Psychologie sociale appliquée à l’université Lumière Lyon 2.

[2] Imane Benaissa, Nina Bouteille, Victoria Marion et Claudie Rivas

 

Pour citer cet article :

Référence électronique :
MELCION, Nathalie ; BIDAUD, Christine, La psychologie sociale au service de la biodiversité, Revue Science Eaux & Territoires, article hors-série, 5 p., 14/05/2018, disponible en ligne sur <URL : http://www.set-revue.fr/la-psychologie-sociale-au-service-de-la-biodiversite> (consulté le 16/11/2018), DOI : 10.14758/SET-REVUE.2018.HS.04.

Ajouter un commentaire

Télécharger au format PDF
↑ Haut de page