La gestion des zones humides implique la prise en compte d’un certain imaginaire collectif les concernant. Elles ont, au cours de leur histoire, tantôt été associées à des représentations négatives – liées à la peur des miasmes – tantôt à des représentations positives – liées à l’agriculture. Comment cohabitent et s’expriment ces deux visions, pourtant si contrastées ? Quels comportements entraînent-elles ? Mieux percevoir ces représentations et ces pratiques permet de comprendre les enjeux et obstacles qui font face à la prise de décision du gestionnaire et à la mise en place d’actions.

Cet article propose un bilan des connaissances sur les liens qui existent, en France, entre les représentations sociales des zones humides et les actions et politiques qui les concernent. Analysés dans un premier temps de façon globale pour tous les types de zones humides – continentales comme littorales – et au fil du temps – du Moyen-Âge à nos jours, ces liens représentations/actions (encadré 1) sont ensuite questionnés sous l'angle d'un type particulier de restauration : celle des marais maritimes, à travers la politique de dépoldérisation qui a été conduite en Europe du Nord-Ouest depuis les années 1980.

Une forte dégradation des représentations sociales des zones humides au fil des siècles

Les représentations sociales des zones humides ont longtemps été négatives, comme le montre l'historien P. Sébillot dans Le folklore de France (La mer et les eaux douces), un ouvrage du début du XXe siècle qui relate les légendes et les représentations associées aux zones humides. À travers les écrits de Sand ou de Maupassant, la littérature du XIXe siècle avait, elle aussi, participé à la propagation de ces représentations négatives. Trois éléments apparaissent de façon récurrente d'une région à l'autre, dans ces légendes. Celles-ci évoquent fréquemment des géants ou des créatures surnaturelles, qui auraient été à l'origine de la formation de lacs et d'étangs ; d'autre part, un monde fantastique constitué d'humains, voire de lieux tout entiers, aurait été englouti du fait de comportements impies, et était encore considéré, il y a un siècle, comme présent sous les eaux – ou sous la vase en baie du Mont Saint-Michel. C'est ainsi que la Grande Brière aurait été inondée par un sorcier et qu'un immense fleuve, responsable d'inondations et d'engloutissements, passerait sous la Sologne. Enfin, divers éléments malfaisants (tels des lutins, feux follets, sorciers, diables ou esprits à forme animale) seraient présents dans les zones humides et attireraient les promeneurs pour les noyer, comme le Bras rouge dans le Marais Poitevin, la fée blanche en baie du Mont Saint-Michel, et plusieurs êtres maléfiques en Brenne... B. Sajaloli avance deux explications à ces croyances et peurs populaires : premièrement, l'isolement des zones humides, faisant d'elles des refuges pour des pensées et des pratiques s'écartant de la religion ; deuxièmement, leur mobilité permanente au cours du temps, qui aurait facilité leur assimilation au surnaturel (Zones humides Infos, 2006).

Les milieux et les paysages de zones humides présentent en effet des caractéristiques qui peuvent entraîner un sentiment de défiance, voire de « peur », en particulier de « peur de la nature », comme l'expliquait la naturaliste F. Terrasson (2007). La peur des zones humides peut résulter de leurs mouvements permanents (mouvements des eaux, mouvements de leurs substrats sableux, vaseux ou tourbeux), de leurs limites imprécises – tant horizontalement que verticalement – et de leur exubérance ou productivité végétales, induisant une « peur de l'organique » (F. Terrasson). Si cette défiance a marqué l'histoire des zones humides de façon continue, elle est moins prégnante aujourd'hui. Elle peut néanmoins refaire ponctuellement surface  à l'occasion de projets d'aménagement ou de restauration de zones humides.

Au fil du l'histoire, dans un premier temps, ces représentations sociales négatives ont couvert la période allant du Moyen-Âge au XVIe siècle (figure 1). Elles ont largement contribué au fait que les marais soient demeurés peu habités et peu exploités jusqu'au XVIe siècle. Il convient toutefois de nuancer ce propos en rappelant que certaines zones humides, du Nord de la France en particulier, avaient un caractère sacré, tant du temps des Celtes que de celui des Chrétiens. C'est alors ce caractère sacré qui aurait pu, jusqu'au Xe siècle d'après les historiens, expliquer leur faible aménagement (Zones humides Infos, 2006). Une autre nuance est importante : certaines zones humides ont été occupées et exploitées par des ordres monastiques aux XIIe et XIIIe siècles, qui les ont aménagées et asséchées dès cette période. À partir du XVIe siècle, ce sont l'État et de grands propriétaires fonciers qui ont mis en valeur et asséché les zones humides, au point que celles-ci ont été de plus en plus habitées, exploitées et transformées et que la perception qu'on en a eue est devenue plus positive (figure 1). Le géographe P. Donadieu, qui parlait à l'origine de « l'horreur des paluds », évoque pour cette seconde période des « marais idylliques » (2002). Toutefois, des représentations sociales négatives persistent, entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle. Elles émanent notamment de spécialistes de la santé qui visitent les zones humides et voient en elles des lieux dangereux à assainir absolument. Ainsi pour le Dr Thouvenel, les marais littoraux méditerranéens présentent en 1797 « un degré pestilentiel qui fait que personne ne peut résister à la maladie et que la simple traversée du pays expose au plus terrible des dangers ». Le Professeur Julia déclare en 1823 que, « dans les pays marécageux, les hommes sont pâles et pour ainsi dire étiolés. Ils sont cachectiques et traînent une vie languissante. Leurs facultés intellectuelles se développent moins facilement ». En 1860 encore, Michelet écrit, dans La Mer, que « les marais dormants d’eau douce (…) donnent des émanations fiévreuses ». La vision négative de ces hommes de santé a certainement favorisé la poursuite de l'assainissement et de la mise en valeur agricole des zones humides. Elle a aussi poussé à une meilleure compréhension du paludisme, dont le mécanisme de transmission a été découvert au début du XXe siècle par le britannique Ross et l'italien Grassi. C'est ensuite la création des EID (établissement interdépartemental pour la démoustication), à partir des années 1960, qui a contribué à atténuer la perception négative des milieux humides.

La poursuite des politiques d'assainissement et de conquête agricole au XXe siècle, avec une intensification du drainage des zones humides bien connue, a eu pour conséquence une nouvelle évolution des représentations sociales de ces milieux dans la seconde moitié du siècle. On peut considérer qu'une double représentation s'est alors forgée (figure 1), du fait de la dichotomie croissante de ces milieux en termes de fonctions et de paysages. En général, les zones humides ont été largement asséchées à des fins agricoles – présentant alors des paysages monotones et pauvres en biodiversité. Mais certaines ont conservé leurs traditions et des paysages plus naturels, comme la Grande Brière, la Camargue ou la partie « mouillée » du Marais Poitevin. Deux types de représentations sociales se sont alors développées dans les années 1970 : l'une a considéré de façon positive ces « marais pittoresques » ou « habités » – comme les appelle P. Donadieu (2002) – ou leurs paysages encore « sauvages », tandis que l'autre a considéré négativement les marais trop drainés ou transformés. On est donc face à un déplacement du regard, puisque les zones humides naturelles initialement considérées de façon négative sont vues de plus en plus positivement. Cette dernière représentation est aussi issue d'une attention croissante portée à l'environnement et aux zones humides à partir des années 1970. Ces deux types de représentations des zones humides ont eux-mêmes influé sur les actions progressivement mises en place à leur égard (figure 1) : des actions de conservation/réparation pour des zones humides encore conservables ou déjà dégradées, et un essor du tourisme culturel ou de l'écotourisme à partir de la décennie 1980.

Mais n'oublions pas que, comme dans le cas du littoral ou de la montagne, l'art – en particulier la littérature, la peinture et la photographie – a aussi joué un rôle dans la façon dont la société a perçu les zones humides au fil du temps. Si la peinture a plus particulièrement joué ce rôle aux XIXe et début XXe siècles – en donnant désormais à voir les marais idylliques ou les marais habités, c'est ensuite la photographie qui a pris le relais, sous forme de cartes postales, de livres, d'expositions présentant d'innombrables images pittoresques ou animalières conférant mystère et beauté à ces zones humides naturelles ou habitées. On peut citer l'ouvrage collectif de P. Donadieu, Paysages de marais, publié en 1996, ou celui de F. Verger sur les Paysages salés, datant de 2013. Ces photographies esthétiques accentuent la vision positive de certaines zones humides et facilitent leur ouverture au tourisme (figure 1).

Quelles sont, de nos jours, les représentations sociales des zones humides, après cinquante ans de prise de conscience de leur importance et d'une fréquentation accrue ? Un rapport réalisé en 2012 pour le ministère chargé de l'environnement évoque là encore une double représentation sociale des zones humides (Saidi, 2012). Les chercheurs y distinguent deux groupes de populations aux perceptions différentes, les populations vivant « en » zones humides et « des » zones humides, et les populations, plus citadines, vivant « hors des » zones humides. Si ces deux populations sont aujourd'hui en demande d'une action publique en faveur des zones humides, les populations in situ préféreraient une action agissant sur tous les plan – écologique comme économique et paysager – et considérant les zones humides dans toutes leurs dimensions, comme de véritables « territoires ». Au contraire, les populations ex situ demandent en priorité une action protectrice et réparatrice. Les experts de zones humides présentent eux aussi ces deux types d'attitudes, selon la nature de leur engagement à l'égard de ces milieux.

Cette importance de la réparation des zones humides pour certains groupes sociaux seulement amène à s'interroger, plus généralement, sur les facteurs qui déclenchent des comportements de dégradation ou de protection/restauration des zones humides. Quel est plus précisément le rôle des représentations sociales des zones humides dans les orientations de gestion prises à leur égard ?

Quels liens entre représentations et action ? Le cas de la dépoldérisation en Europe

Ce questionnement sur les liens qui unissent les représentations sociales des zones humides et l'action sera développé à partir de l'exemple de la restauration des marais maritimes au moyen de la dépoldérisation, telle qu'elle a été menée en France et en Europe depuis les années 1980 (encadré 2). Il est intéressant d'examiner quels ont été les moteurs ou les obstacles à ce processus de restauration de zone humide, pour comprendre quel rôle les représentations sociales ont alors joué.

De nombreux facteurs jouent un rôle dans le succès ou l'échec, et donc la multiplication ou la rareté des projets de dépoldérisation (Goeldner-Gianella, 2013 ; tableau 1). La configuration physique du trait de côte est ainsi importante : on dépoldérise plus aisément sur une  côte très découpée, sur laquelle les polders sont peu étendus, que sur une côte rectiligne. D'autre part, la participation active à ces projets de la population locale et des organisations non gouvernemenatles est essentielle car elle facilite leur acceptation. L'orientation de la politique de défense contre la mer vers des mesures douces de protection du rivage (restaurer des prés salés plutôt que rehausser ou reconstruire des digues) permet de s'adapter à moindres frais au changement climatique et à ses conséquences (érosion, submersion)  ; cette politique explique le large essor de la dépoldérisation au Royaume-Uni. Enfin, les représentations sociales jouent un rôle essentiel, mais qui peut s'avérer autant favorable que défavorable à la dépoldérisation. Ainsi, aux Pays-Bas et en Allemagne, on a peur de la mer et des submersions marines, car elles ont été à l'origine d'un nombre important de brèches et de très nombreux décès par le passé (lors des tempêtes de 1953 et 1976, respectivement). Dans ces deux pays, des statues commémoratives de ces catastrophes montrent que la mer est vue comme un élément à combattre ou comme un milieu dangereux contre lequel l'homme ne peut résister. Les digues sont, de ce fait, plus difficiles à éliminer pour faire renaître des marais maritimes. En Angleterre, a contrario, la mer ne fait pas peur. Et c'est sans doute la fascination et l'amour des Britanniques pour les oiseaux qui expliqueraient une grande part de l'acceptation des dépoldérisations – celles-ci faisant renaître des zones humides et donc revenir les oiseaux dans ces milieux.

En France, plusieurs enquêtes   conduites par des scientifiques sur des projets ou des propositions de dépoldérisation montrent le rôle joué par les représentations, mais aussi les usages des marais, dans ce cas particulier de restauration : assez souvent, la population locale interrogée manifeste sa désapprobation de la dépoldérisation, comme dans le Bassin d'Arcachon au début de la décennie 2010 – dans le cadre du programme de recherches exploratoire BARCASUB (Goeldner-Gianella et Bertrand, 2013) – ou dans les bas-champs picards – dans le cadre d'une expertise conduite par Artelia vers 2010. Cette désapprobation ne relève pas d'une peur de la mer ou des submersions, mais d'un fort attachement à des zones humides endiguées. Celles-ci représentent « la vie », alors que les marais n'auraient « plus de sens », deviendraient des « ruines », ne seraient plus « de chez nous » en cas de dépoldérisation.

Cet attachement presque sensible aux zones humides s'est formé au fil des siècles, mais s'est surtout intensifié dans les dernières décennies, lorsqu'elles sont devenues des lieux de loisirs très fréquentés, que ce soit pour la promenade sur les digues ou pour la chasse en contrebas des digues (photo 1). On défend désormais des zones humides considérées comme des lieux de vie, que les populations se sont amplement appropriées.

C'est cette vision d'une « zone humide-territoire » – donc d'un milieu qu'il ne s'agit pas uniquement de « restaurer » – qui expliquerait l'actuel refus de la dépoldérisation en France par certaines populations. On retrouve ici les représentations sociales contrastées des populations locales et des populations extérieures aux zones humides (Saidi, 2012) – ces dernières étant plus favorables à la dépoldérisation dans le Bassin d'Arcachon que les premières.

Conclusion

Il est manifeste que les représentations sociales ont joué et jouent encore un rôle essentiel dans l'évolution des zones humides, mais ce rôle n'est pas exclusif ; il s'ajoute à d'autres facteurs d'évolution de ces milieux et de leur gestion, notamment leurs usages, agricoles ou récréatifs. En effet, usages et représentations influent chacun sur l'évolution et la gestion des zones humides, mais sont aussi pris dans un jeu d'influence réciproque et incessant, au fil du temps. On a constaté, par ailleurs, que certaines formes très novatrices de restauration des zones humides sont sans doute plus difficiles à faire accepter socialement, telle la dépoldérisation. Mais il n'est pas impossible d'y parvenir, à condition de tenir compte du temps nécessaire à l’évolution des représentations sociales, de bénéficier d'événements incitateurs externes – tels certains aléas physiques ou le changement climatique – et, enfin, de prendre autant en considération les enjeux contemporains qui poussent à la réparation des zones humides que la perception de celles-ci en tant que « territoire de vie » – une perception qui est largement répandue aujourd'hui, à l'échelle locale.

Pour citer cet article :

Référence électronique :
GOELDNER-GIANELLA, Lydie, Les représentations sociales des zones humides : quel lien avec l'action ? Analyse historique et cas de la dépoldérisation , Revue Science Eaux & Territoires, Restauration et réhabilitation des zones humides : enjeux, contextes et évaluation, numéro 24, 2017, p. 10-15, 04/09/2017. Disponible en ligne sur <URL : http://www.set-revue.fr/les-representations-sociales-des-zones-humides-quel-lien-avec-laction-analyse-historique-et-cas-de> (consulté le 28/11/2021), DOI : 10.14758/SET-REVUE.2017.24.03.

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