En bref

Concrètement, l’ingénierie de la participation se matérialise par une réflexion en vue de décider des objectifs, du design, du choix de méthodes, de la mise en œuvre et du suivi-évaluation d’un processus participatif. En s’appuyant sur leur expérience et sur un outil méthodologique développé par leurs soins, les auteurs identifient quatre idées clefs à retenir et six questions structurantes à se poser pour accompagner les porteurs de projets dans la préparation de leur démarche participative.

Texte

En général, la première question que l’on se pose quand on veut se lancer dans une démarche participative est : par où commencer ? Beaucoup des gestionnaires que nous avons accompagnés ont eu envie de mettre en place une démarche participative, soit parce qu’ils avaient suivi une formation sur une méthode participative particulière qui leur avait bien plu (le théâtre forum, les jeux de rôles ou autre), soit parce qu’ils avaient eu une « expérience test » qui avait eu du succès (une réunion avec des citoyens, un forum en ligne ou autre), ce qui leur avait donné envie d’aller plus loin. Que ce soit votre cas ou non, la première idée qu’il nous semble importante à retenir quand on se lance dans une démarche participative est ainsi.

Idée n° 1 – Penser un processus plutôt qu’une succession d’évènements

Dans les deux cas évoqués ci-dessus, la réflexion des gestionnaires est centrée sur une méthode (théâtre forum, jeux de rôles) ou sur un évènement participatif particulier (réunion, forum). Ces deux éléments sont bien sûr importants, mais d’autres questions sont importantes à se poser au préalable.

Question 1 – Pourquoi vouloir mettre en place une démarche participative ? En d’autres termes, quel est l’objectif de la démarche participative ?

Les méthodes et les évènements participatifs sont en réalité des moyens pour arriver à une fin. Quelle est cette fin ? Pourquoi voulez-vous faire participer différents acteurs ? La question sous-jacente ici est également : à quoi voulez-vous les faire participer ? 

De manière générale, nous parlerons dans cet article de la prise d’une décision. Cette décision peut être simple (par ex. : décider d’araser ou de maintenir un seuil) ou plus complexe et impliquant un ensemble d’actions et d’acteurs (par  ex. : décider de comment lutter contre les inondations sur un territoire). 

La nature de la décision, au même titre que les contraintes qui y sont liées (calendrier, échéances, budget, etc.) conditionnent les modalités de participation qui pourront être choisies. Quelle que soit la décision, l’essentiel est qu’une marge de manœuvre soit laissée à la participation (voir l'article de Ferrand et al., pages 14-23 dans ce numéro ). 

Idée n°2 – Laisser une marge de manœuvre à la participation dans la prise de décision

Car si tout est décidé d’avance, à quoi bon faire participer ? Au mieux, vous créerez des frustrations, au pire un sentiment de manipulation. « Finalement ils n’attendaient de nous qu’une validation de principe », « Notre avis n’a pas été pris en compte » sont des témoignages que nous entendons régulièrement de la part des participants. La conséquence ? Une méfiance voire une hostilité envers le porteur de la démarche, le rejet de la décision prise, et surtout, l’envie de ne plus jamais revenir participer, c’est-à-dire à peu près tout l’inverse de ce qui était escompté. Pour autant, il est possible de proposer différents niveau d’implication des participants dans la décision (figure 1), selon vos objectifs, ainsi que vos moyens et contraintes. L’important est que la marge de manœuvre existe et soit expliquée à tous les participants dès le début de la démarche participative (voir l'article de Janiw, pages 24-27 dans ce numéro). 

Une fois l’objectif de la démarche déterminé, il est temps d’entrer dans la mécanique de la participation, de mettre les mains dans le cambouis. Nous utilisons ces métaphores techniques à dessein, puisque le terme généralement employé pour qualifier l’ensemble de ces réflexions est l’ingénierie de la participation (encadré 1). 

Partant de l’objectif défini au préalable, il s’agit de concevoir un plan de participation pour y parvenir (figure 2).  La démarche méthodologique PrePar, comme « préparer la participation », permet de construire un tel plan en se posant un certain nombre de questions. Cette démarche a été formalisée par des chercheurs de l’unité mixte de recherche « Gestion de l’eau, acteurs, usages » à Montpellier. Elle fait partie de l’approche COOPLAGE présentée au début de ce numéro (pages 14-23).

Question 2 – Qui faire participer ? 

Il convient de distinguer les personnes concernées (c’est-à-dire l’ensemble des acteurs potentiellement impactés par la décision ou pouvant l’influencer) des participants (ceux qui participent effectivement à la démarche participative). Dans un premier temps, une liste la plus exhaustive possible de tous les acteurs potentiellement concernés par la décision en question peut être dressée : qui peut être impacté ? Qui peut influencer la décision ? Qui pourrait être intéressé par la décision ? Qui pourrait s’y opposer ? Qui pourrait la défendre ? Ensuite, on peut préciser qui de ces acteurs devient « participant » en choisissant à quelle(s) étape(s) chaque acteur ou catégorie d’acteur participe et avec quel rôle (cf. question 5).

Idée n°3 – Envisager l’ensemble des acteurs concernés par la gestion de l’eau (usagers, gestionnaires, etc.) et par la participation (facilitateur, pilote, garant, etc.)

Il existe différentes manières d’élaborer une cartographie d’acteurs : en fonction des intérêts des différents acteurs, de leur pouvoir, de leur rôle dans la décision, etc. (INRAE et AERMC, 2020, p. 29 à 31). Une manière de faire assez simple et pragmatique consiste à considérer des grandes catégories d’acteurs et à lister sous chacune les individus ou les organisations concernés sur le territoire. La figure 3 donne une liste de catégories d’acteurs élaborée par l’OCDE qui peut être utilisée à titre indicatif. Pour n’oublier personne, la technique « boule de neige » utilisée en sciences sociales peut être assez efficace : il s’agit de poser les questions ci-dessus (qui peut être impacté ? Qui peut influencer la décision ? etc.) aux acteurs déjà listés pour voir si personne n’a été oublié.

Au-delà des acteurs concernés par la décision, la liste d’acteurs ne doit pas oublier les acteurs dont le rôle est dédié à la participation, tels que ceux présentés dans le tableau 1 et sur la figure 4.

Question 3 – Quelles étapes ?

Le processus décisionnel, c’est-à-dire les différentes étapes qui vont mener à la prise d’une décision, peut être découpé en différentes étapes (figure 5). Plusieurs de ces étapes sont assez génériques et sont communes quel que soit le processus décisionnel en question : un diagnostic, également parfois appelé état des lieux, est en effet souvent réalisé qu’il s’agisse de l’élaboration d’un schéma d‘aménagement et de gestion des eaux (SAGE), d’un programme d'actions de prévention des inondations (PAPI), ou d’un projet d’aménagement (ex. : construction de banquettes pour lutter contre l’érosion). La description de ces différentes étapes est disponible dans les fiches étapes présentées dans Irstea et AERMC (2016). 

En fonction du processus décisionnel envisagé, toutes ces étapes ne seront pas forcément pertinentes. Par exemple, l’étape d’exploration des scénarios, ou prospective, peut-être pertinente dans le cas d’un plan de gestion quantitative de la ressource en eau (PGRE) pour discuter de différents scénarios liés au changement climatique ou à la croissance démographique, et de leur impact sur la disponibilité en eau et la répartition de la ressource entre les différents usages. Mais cette étape ne sera peut-être pas pertinente pour un projet de restauration hydromorphologique par exemple.

Ces étapes ne se déroulent pas non plus nécessairement dans l’ordre indiqué sur la figure 5. La réflexion sur le suivi-évaluation, par exemple, a lieu tout au long de la démarche et pas uniquement à la fin (voir l'article de Hassenforder et Ferrand, pages 90-95 dans ce numéro). Un choix/priorisation/vote peut être proposé aux participants pour choisir entre différents scénarios possibles, et pas forcément après l’identification d’actions et de plans. Ces étapes sont données à titre indicatif pour vous aider à construire un plan de participation adapté à votre situation. À vous de vous les approprier et de nommer et organiser les étapes afin qu’elles correspondent à votre projet. 

Ensuite, pour chaque étape, il convient de déterminer le degré de participation souhaité (faible, moyen ou élevé, cf. figure 1) en s’appuyant sur les descriptions fournies dans les fiches étapes (Irstea et AERMC, 2018).

Question 4 – Quelles actions à réaliser ? 

Pour chaque étape, comme dans une gestion de projet classique, il s’agit ensuite de lister les actions à réaliser, c’est-à-dire le détail des activités qui seront menées au cours de chaque étape. Par exemple, pour l’étape « structurer la participation », on peut envisager de :

  • constituer un groupe pilote,
  • lister les différents acteurs concernés,
  • rencontrer ces acteurs pour identifier les autres participants potentiels et pour leur présenter la démarche envisagée,
  • établir un plan de participation,
  • communiquer sur la démarche participative (radio, flyers dans les boîtes aux lettres, panneaux lumineux, etc.),
  • organiser une réunion d’information…

Ces actions peuvent être reportées dans le plan PrePar (figure 2).

Question 5 – Qui participe à quelle(s) étapes et actions et avec quel rôle ?

Pour chaque acteur ou groupe d’acteurs, l’objectif est ensuite de déterminer son rôle dans chaque action :

Pour chaque acteur ou groupe d’acteurs, l’objectif est ensuite de déterminer son rôle dans chaque action.

La figure 2 donne un aperçu du plan de participation obtenu à la fin de cette étape.

La lecture verticale de ce plan permet ensuite de se demander si pour chaque étape, les acteurs listés et leurs rôles correspondent bien au degré de participation attendu. Par exemple, si vous avez sélectionné un degré de participation élevé dans la phase de proposition d’actions, est-ce qu’effectivement il est prévu dans le plan que la plupart des acteurs concernés aient un rôle actif au cours de cette étape ? 

La lecture horizontale permet d’analyser à quelle(s) étape(s) il est prévu de mobiliser chacun des différents acteurs listés et de voir si cette mobilisation est cohérente dans le temps. Par exemple, si vous avez prévu de mobiliser certains acteurs uniquement à la phase de mise en œuvre, est-ce qu’ils accepteront de mettre en œuvre un projet sur lequel ils n’ont pas donné leur avis au préalable ? (la réponse peut-être oui s’il s’agit d’un sous-contractant par exemple ou non s’il s’agit de citoyens à qui l’on demande de réduire leur consommation d’eau sans leur avoir expliqué pourquoi).

Question 6 – Quelles méthodes participatives utiliser ?

Les méthodes participatives listées sur la figure 6 et détaillées dans les fiches méthodes (Irstea et AERMC, 2016) peuvent permettre de guider le choix des méthodes participatives aux différentes étapes.

Idée n°4 – Choisir les méthodes participatives en fonction des objectifs, et non l’inverse

Cette liste n’est pas exhaustive. Des méthodes plus transversales peuvent également être mobilisées. Elles ne sont pas forcément spécifiques à une ou plusieurs étapes de la décision (arbre à vœux, pluie d’idées, World Café, focus group, etc.). Les outils numériques font également partie intégrante de ces méthodes participatives. En témoignent la multiplication des prestataires privés et des pourvoyeurs technologiques des « civic-tech » (technologies civiques). Le site Etalab (www.consultation.etalab.gouv.fr/) recense un certain nombre d’outils de concertation ouverts en ligne (voir aussi Irstea et AERMC, 2020a).

Le tableau 2 résumé les six phases pour concevoir un plan de participation en suivant l’approche « PrePar ».

Conclusion

La particularité de l’ingénierie de la participation est de placer l’identification des acteurs et de leurs rôles au cœur des processus d’organisation et de décision pour la planification de la gestion de l’eau. La méthode « Prepar » propose une manière de préparer et penser cette ingénierie, mais bien d’autres existent (voir « En savoir plus »). La préparation d’une démarche participative peut elle-même être participative, c’est-à-dire impliquer des acteurs qui sont concernés. Les avantages reposent sur une meilleure appropriation des objectifs de la démarche, une plus grande adaptation des activités aux spécificités du terrain, et un engagement plus fort dans la mise en œuvre de la démarche. Cependant, une telle co-ingénierie de la participation demande elle-même de la préparation et des moyens dédiés, qu’il s’agit de ne pas sous-estimer au risque de créer au contraire du désengagement.

Au fil des expériences (encadré 2), nous observons l’importance de penser les ambitions participatives en articulation avec les moyens disponibles, et d’être le plus explicite possible avec les acteurs concernés sur les marges de manœuvre qui leur seront allouées, ainsi que sur la façon dont les résultats de la démarche participative seront intégrés dans les processus de décision. En résumé, plutôt que de multiplier les activités participatives, mieux vaut se centrer sur quelques activités, pensées et préparées comme un processus en vue d’atteindre un objectif, qui aura été clairement formalisé. 

Illustrations

Échelle de la participation (adapté de Lisode, 2017 ; Arnstein, 1969).

Pour chaque acteur ou groupe d’acteurs, l’objectif est ensuite de déterminer son rôle dans chaque action.

Exemple de plan de participation réalisé avec l'approche PrePar (informations remplies uniquement pour l'étape 1 « Structurer la participation »

Les grandes catégories d’acteurs de la gouvernance de l’eau (source : adapté de OCDE, 2015).

Acteurs dédiés à la participation (la définition des différents rôles est précisée dans le tableau 1).

Étapes génériques du processus décisionnel (source : Irstea et AERMC, 2016).

Exemples de méthodes permettant de co-construire ou de co-décider à chacune des huit étapes de la décision (Irstea et AERMC, 2016).

Encadrés et tableaux

L’ingénierie de la participation :  définition et origines

Acteurs dédiés à la participation : rôles et définitions (source : Ferrand et al., 2017).

Les six phases pour concevoir un plan de participation (PrePar).

L’ingénierie de la participation de la Drôme.

En savoir +

GRAINE GUYANE, 2017, Préparer un projet participatif #2, 8 fiches méthodologiques avec témoignages et astuces des porteurs de projets rencontrés, Cayenne. 

LISODE, 2017, Guide de concertation territoriale et de facilitation, Montpellier, 64 p. 

OECD, 2015, Stakeholder Engagement for Inclusive Water Governance, Paris, 279 p., https://doi.org/10.1787/22245081

SAS2, 2018, Participatory Action research. 

THE WORLD BANK, 1996, The World Bank Participation Source Book, Washington, D.C., 280 p.  

Auteur(s)

HASSENFORDER, Emeline
G-EAU, INRAE, CIRAD, AgroParisTech, IRD, Montpellier SupAgro, Univ Montpellier,
361 Rue Jean-François Breton, BP 5095, F-34196 Montpellier Cedex 5, France.

FERRAND, Nils
G-EAU, INRAE, CIRAD, AgroParisTech, IRD, Montpellier SupAgro, Univ Montpellier,
361 Rue Jean-François Breton, BP 5095, F-34196 Montpellier Cedex 5, France.

GIRARD, Sabine
Univ. Grenoble Alpes, INRAE, LESSEM,
F-38000 Grenoble, France.

Référence

Pour citer cet article :

Référence électronique :
HASSENFORDER, Emeline ; FERRAND, Nils ; GIRARD, Sabine, L’ingénierie de la participation : préparer et penser une démarche participative,[online], Revue Des démarches participatives pour penser ensemble la gestion de l’eau et des territoires, 2021, no. 35, p. 28-35. Disponible sur <URL : http://www.set-revue.fr/lingenierie-de-la-participation-preparer-et-penser-une-demarche-participative> (consulté le 01/12/2021).

Références bibliographiques

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DANIELL, K.A., WHITE, I.M., FERRAND, N., RIBAROVA, I., COAD, P., ROUGIER, J.E., HARE, M., JONES, N.A. et al. , 2010, Co-engineering participatory water management processes: Theory and insights from Australian and Bulgarian interventions, Ecology and Society, Resilience Alliance, 15 (4), 37 p., https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00585037/

FERRAND, N., NOURY, B., GIRARD, S., HASSENFORDER, E., 2017, Initial Guidelines on Stakeholders' Engagement and Year 1 Participatory Process in the Pilot Case Study - SPARE Project, 34 p., Montpellier, https://hal.inrae.fr/view/index/identifiant/hal-02608370 

HASSENFORDER, E., GIRARD, S., FERRAND, N., PETITJEAN, C., FERMOND, C., 2021, La co-ingénierie de la participation : une expérience citoyenne sur la rivière Drôme, Nature Sciences Sociétés, 29, 2 (à paraître).

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