La Direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement de Franche Comté nous livre ici quelques réflexions sur des éléments méthodologiques qui ont été éprouvés lors des premiers programmes de mise en œuvre des continuités écologiques.

Certains départements ou régions ont commencé à travailler sur les notions de réseaux écologiques et de continuités écologiques avant la mise en place de la Trame verte et bleue (TVB) par le Grenelle Environnement. Pour certaines d’entre elles, la préparation de leur schéma de service collectifs des espaces naturels et ruraux (SSCENR) [1] a conduit à engager dès 1999 une phase de cartographie des réseaux écologiques.

Parmi ces régions, la Franche-Comté après une première carte de SSCENR produite en 1999, a poursuivi dès 2002 une série de réflexions sur les notions d’infrastructure verte (DIREN et al., 2002), de continuité écologique (Vedovati et Vanpeene, 2005), de fragmentation (Lethuillier, 2007), de cartographie d’un réseau écologique régional (Ponchon, 2006 ; Coulette, 2007 ; Frochot, 2009) et de bonnes pratiques en faveur du maintien des continuités écologiques (Strub, 2008). La synthèse qui suit est issue de ces réflexions qui ont mis l'accent sur la méthodologie à mettre en place en concertation avec les acteurs locaux pour avancer vers une appropriation large des réseaux écologiques ; cette concertation devant aboutir sur des actions de terrain pour restaurer et maintenir ces réseaux écologiques. Cette proposition de cadrage méthodologique et sémantique pour l’analyse des continuités écologiques a été proposée par la direction régionale de l'environnement (DREAL) et validée par le conseil scientifique régional du patrimoine naturel (CSRPN) de Franche Comté en janvier 2008 (Collectif, 2008).

L'objectif des réflexions menées par la DREAL avec les acteurs locaux

L’approche de la DREAL est de :

  • mobiliser les structures et les acteurs,
  • poser un cadre partagé pour la réflexion,
  • faire un diagnostic en dressant un état des lieux,
  • hiérarchiser et traduire en actions concrètes pour la mise en œuvre.

Cette approche comprend une proposition méthodologique qui se veut indépendante des différentes échelles de travail ou de précision. L’hypothèse défendue est d'analyser les continuités écologiques [2] terrestres sous l'angle d'une même série de questions à se poser (déroulement méthodologique) quelles que soient les conditions. Pour répondre à chacune de ces questions, les délais, les moyens disponibles, la connaissance existante, la précision visée, l’échelle du territoire d’étude, la nature et l’avancement du projet justifiant l’étude… sont  autant de facteurs pris en compte pour sélectionner les outils ou les sources les plus appropriées (analyse bibliographique, analyse spatiale, modélisation coût déplacement, dires d’experts, analyse de la fragmentation des milieux, inventaire terrain…). Aucun outil en particulier n’est recommandé : toutes les approches et sources potentielles d’informations doivent être mobilisées. Une seule certitude est affichée : la connaissance est sur le terrain et dès que possible, il convient de confronter les hypothèses posées à une visite terrain et/ou aux dires d’experts…

Les enjeux de continuités biologiques aquatiques (déplacements aquatiques, continuités longitudinale et transversales des cours d’eau) ne sont pas analysés dans le cadre de cette proposition méthodologique.

Les grands principes ayant guidé cette approche 

Cinq grands principes ont été mis en œuvre dans la réflexion pour proposer ce cadrage méthodologique opérationnel et efficace.

Varier les échelles d’analyse et de diagnostic

En effet, même si le projet est local, un cadrage global est nécessaire pour connaître l’enjeu des continuités identifiées (d’intérêt local, régional, national). À l’inverse, sur un territoire vaste, il est nécessaire de vérifier très localement sur des secteurs à enjeux (fortement contraints ou caractérisés par une espèce d’intérêt majeur) la fonctionnalité d’une continuité écologique.

Raisonner par unités (éco-)paysagères plutôt que par limites administratives

Chaque paysage (ou unité paysagère) a une fonctionnalité qui lui est propre (photo 1) et qui donne de précieux indices sur la localisation des continuités (linéaires arborés, fond de vallon…).

Aborder cette cartographie par les milieux en la complétant par les besoins d’espèces patrimoniales

La question du choix des espèces cibles étant toujours difficile à traiter, il est proposé de raisonner systématiquement par continuum mais de compléter les diagnostics en incluant les besoins d’espèces patrimoniales s’il y en a sur le territoire étudié.

Représenter les continuités écologiques selon trois niveaux d’enjeu

Ces enjeux de continuité dépendent de notre niveau de connaissance ou du niveau de détail visé : les secteurs à enjeux (il existe un enjeu à préciser de continuité écologique), les axes de déplacement (il est possible de préciser sous forme d’axes/flèches où passe la continuité), le corridor (la continuité écologique est caractérisée et peut être représentée précisément).

Produire des cartes thématiques et engager le processus participatif sur ces cartes

Les cartes des périmètres d’inventaires et de protection, des continuums, de la fragmentation du territoire… sont autant d’informations à mobiliser pour mieux comprendre le fonctionnement de réseaux écologiques sur un territoire. C’est à partir de ces cartes et d’un processus participatif de synthèse impliquant les acteurs du territoire concernés que peut se construire une carte de synthèse concrétisant leurs engagements partagés et leurs projets.

La démarche en quatre étapes

Il a donc été possible à partir des principes utilisés et des réflexions de dégager une démarche qui s'établit en quatre étapes (tableau 1). Cette démarche a permis de développer, avant les recommandations de la Trame verte et bleue, l'appropriation des enjeux de conservation des réseaux écologiques et de proposer dans la concertation des actions à mener.

Étant donnés les nombreux travaux en cours ou récents sur le sujet, il est possible et recommandé d'enrichir les propositions formulées dans cet article en les croisant, par exemple, avec les consignes des guides méthodologiques qui ont été formalisés ces derniers mois dans le cadre du comité opérationnel Trame verte et bleue.

Propositions de cadrage méthodologique pour deux projets

Les deux exemples ci-après illustrent comment pourrait se traduire à une large échelle et à une échelle plus locale cette approche méthodologique. Ces exemples sont donnés à titre indicatif et ne constituent pas une recette miracle à reproduire (en particulier, les données bibliographiques ou cartographiques potentiellement existantes ne sont pas toutes valorisées).

Exemple 1 : un projet d’infrastructure linéaire (ferroviaire) à grande échelle (région)

On se situe alors dans le cas d’un projet ayant potentiellement un impact fort sur les continuités écologiques et se déroulant sur une longue période. Il est possible dans ce cas de caler progressivement les étapes au calendrier d’études successives à différentes phases du projet.

Exemple 2  : un projet de plan Local d’urbanisme dans une petite commune en ceinture d’agglomération envisageant l’extension de lotissements et la mise en place d’une ZAC

C’est un projet ayant un impact potentiel fort sur les continuités écologiques (urbanisation). En revanche, le diagnostic devra être mené dans un pas de temps et avec des moyens limités. La commune a récemment fait l’objet d’un aménagement foncier (les études préalables à l’aménagement foncier sont disponibles). Un diagnostic sur la Trame verte et bleue a été établi dans le cadre d’un projet de SCOT (schéma de cohérence territoriale) en cours.

Retours d’expérience de la démarche

En 2008, la DREAL a initié un groupe de travail visant à aboutir à des actions pour résorber des points de conflits concernant la problématique infrastructure/faune. La méthodologie proposée a été en partie utilisée dans la mise en place de ce groupe de travail et un certain nombre d’enseignements pratiques a été recueilli suite à l’analyse du fonctionnement de ce groupe « TVB infrastructures ».

Laction (que faire pour supprimer un point de conflit ?) mobilise plus les acteurs que la théorie des réseaux écologiques. La formule des ateliers de travail avec des correspondants techniques sur un ordre du jour précis a été très efficace. La bonne échelle d’étude est celle du projet qui allie échelle locale, implication forte d’acteurs et bonne connaissance du fonctionnement du milieu.

L’expérience acquise montre qu’il est inutile de vouloir constituer un groupe exhaustif, il faut partir d’un noyau d’acteurs motivés qui se complètera de lui-même au fil des réunions. Au final ce groupe a réuni vingt-six organismes dont certains très éloignés des contacts habituels de la DREAL : gestionnaires d’infrastructures (autoroute, rail, électricité) ; services de l’État (environnement, agriculture, industrie) ; collectivités : région, département ; associations de protection de la nature ; associations de chasse…

La diversité des acteurs réunis, même si elle peut être source de réactivation de conflits anciens ou latents, est un facteur clé de la réussite du projet pour arriver à une mise en œuvre concrète des actions définies. Elle permet en effet d’échanger sur les données internes à chaque structure et à en valoriser le travail, et elle permet aussi d’établir un dialogue entre structures. Cependant, cette expérience a montré la difficulté à aboutir à un partage facile des données brutes et s’est au final orientée vers un partage d’expérience permettant d’avancer de manière plus pragmatique.

La diversité des acteurs permet aussi d’aborder le croisement des enjeux de préservation de biodiversité avec de nombreuses autres politiques d’aménagement du territoire et de mettre en évidence des menaces sur la biodiversité et les continuités écologiques (infrastructures, urbanisation…), mais aussi de nombreuses synergies possibles (paysage, aménité, risque inondation, sécurité publique…).

La mise au point d’un langage commun, donc d’un glossaire, est une étape coûteuse en temps mais indispensable à la construction d’un projet partagé par tous.

Quand un scientifique peut être médiateur, il est le garant du partage des cultures et du sérieux de la réflexion et il favorise le développement de la confiance entre les acteurs.

La déclinaison régionale (dans les schémas régionaux de cohérence écologique) de la Trame verte et bleue et son application locale au niveau de projets d’aménagements (infrastructure, urbanisation, plans locaux d’urbanisme ou aménagement foncier) pourront s’inspirer de cette approche pragmatique ; en effet, elle a montré son efficacité en Franche Comté.


[1] Article  23  de la loi 99-533 du 25 juin 1999 « Loi d'orientation pour l'aménagement et le développement durable du territoire et portant modification de la loi no 95-115 du 4 février 1995 d'orientation pour l'aménagement et le développement du territoire ».

[2] Au sens où nous l’entendons, il s’agit d’une liaison, au sens très général, entre deux milieux de nature écologiquement similaires. Ce terme regroupe les notions de corridors et les axes de déplacement.

 

Pour citer cet article :

Référence électronique :
PIEL, Arnaud ; VANPEENE, Sylvie, Pour une analyse pratique des continuités écologiques à diverses échelles de territoire – Exemple de quelques éléments méthodologiques initiés avant la Trame verte et bleue, Revue Science Eaux & Territoires, Politiques publiques et biodiversité, numéro 03, 2010, p. 116-121, 22/10/2010. Disponible en ligne sur <URL : http://www.set-revue.fr/pour-une-analyse-pratique-des-continuites-ecologiques-diverses-echelles-de-territoire-exemple-de> (consulté le 01/12/2021), DOI : 10.14758/SET-REVUE.2010.3.22.

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