Transitions entre les milieux aquatiques et terrestres, corridors écologiques pour le déplacement de nombreuses espèces, refuge de biodiversité... les ripisylves ont un rôle majeur pour la connectivité écologique des territoires.  Cette note apporte des éléments pour mieux comprendre l'intérêt de préserver ces milieux et favoriser une meilleure prise en compte de la connectivité écologique dans l’aménagement et la gestion des berges de cours d’eau.

Compagnes du développement des sociétés humaines depuis la nuit des temps, les rivières et leurs ripisylves (du latin ripa – berges et sylva – forêts, littéralement « forêts de berges ») sont des éléments familiers de nos paysages. À l’interface entre la terre et l’eau, les ripisylves sont des écosystèmes naturellement hétérogènes dans le temps et l’espace du fait des dynamiques hydrogéomorphologiques des cours d’eau qu’elles bordent. Cette hétérogénéité favorise la coexistence d’une grande diversité de communautés animales, végétales, fongiques ou microbiennes dont la composition diffère des milieux environnants. La nature, la position et la forme longitudinale des ripisylves leur confèrent une importance écologique disproportionnée par rapport à la surface terrestre qu’elles occupent. Outre leurs fonctions d’habitat ou de refuge pour la biodiversité, les ripisylves remplissent également de très nombreuses fonctions écosystémiques : contrôle des dynamiques hydrogéomorphologiques, rafraichissement de l’air et des eaux, filtration des polluants, stockage du carbone, approvisionnement en nourriture ou en matériaux, structuration du paysage, etc.

La structure serpentine des ripisylves longeant le réseau hydrographique d’un bassin versant assure également une autre fonction primordiale pour la biodiversité, celle de « corridor » [1]. Pour les très nombreuses espèces qui, de manière occasionnelle ou permanente, ont besoin d’un couvert boisé pour se déplacer, le corridor rivulaire formé par la ripisylve joue véritablement le rôle privilégié d’un couloir de dispersion des individus et des gènes à travers le paysage. Dans certaines régions, il a été montré que près de 70 % des espèces d’animaux vertébrés utilisent les corridors rivulaires à un moment donné de leur cycle de vie. La présence et le bon fonctionnement de ces corridors est donc essentiel non seulement pour la survie des populations des espèces qui les utilisent, mais également pour celles des espèces qui dépendent de ces populations pour leur propre survie (effet en cascade), et donc pour le maintien des fonctions écosystémiques à l’échelle locale et régionale. Dans certains territoires urbanisés ou agricoles, où les habitats forestiers ont été très largement détruits ou fragmentés, les ripisylves sont d’autant plus importantes que celles-ci représentent bien souvent les derniers linéaires boisés du paysage (photo 1).

Malgré leur importance, les ripisylves ont trop souvent été considérées injustement comme des zones humides insalubres ou sans grande valeur, les plaçant en position de variable d’ajustement pour le développement des activités humaines. En Europe et en Amérique du Nord, les corridors rivulaires ont de ce fait régressé de plus de 80 % depuis le début du dix-neuvième siècle. De nos jours encore, pollution, artificialisation et coupes rases sont autant d’atteintes fréquemment faites aux ripisylves. Au-delà de leur effet direct sur la quantité d’habitat, ces perturbations favorisent également la prolifération d’espèces exotiques envahissantes, entraînant une homogénéisation et une baisse de la qualité des habitats riverains. Ces pertes quantitatives ou qualitatives rompent la continuité des corridors rivulaires (photo 2), contribuant ainsi à diminuer la « connectivité écologique  » [2] des paysages, entraînant des conséquences potentielles néfastes à une échelle spatiale plus large.

Les connaissances relatives aux impacts de la discontinuité des corridors rivulaires sur les dynamiques spatiales des espèces sont encore fragmentaires. Le sujet a en effet été relativement peu étudié au regard de l’importance que revêtent les ripisylves et des menaces qui pèsent sur elles. La raison se trouve peut-être dans le fait que la végétation des milieux riverains relève généralement de ce que d’aucun appelle la « nature ordinaire ». Pourtant, les cortèges floristiques et faunistiques des corridors rivulaires peuvent être tout à fait remarquables (castors, loutres et orchidées en sont des exemples emblématiques), et le caractère apparemment ordinaire de certains assemblages riverains n’enlève rien aux inestimables fonctions assurées par ces milieux. Nous savons ainsi que les corridors rivulaires sont très empruntés par de nombreux passereaux de la famille des Turdidae, regroupant notamment les merles et les grives, et que l’intégrité des corridors a une influence sur la distribution des espèces végétales dont ils transportent les graines. La continuité longitudinale de la structure de la végétation rivulaire est également importante pour la dispersion de diverses espèces d’arthropodes, parmi lesquels les odonates (les libellules). Même des trouées en apparence relativement courtes dans le corridor rivulaire peuvent avoir des conséquences importantes sur les déplacements de certaines espèces. Il a par exemple été montré que des trouées mesurant plus de quelques centaines de mètres (< 500 m) sont trop larges pour être traversées par nombre d’espèces de papillons, d’oiseaux ou de petits mammifères fréquentant les ripisylves (e.g. Brooker et al., 1999 ; Brückmann et al., 2010 ; Gillies et al., 2011). Pour certains chiroptères (chauve-souris) protégés, les longueurs maximales des discontinuités peuvent être encore plus courtes. C’est le cas notamment du Grand rhinolophe (Rhinolophus ferrumequinum) qui ne peut franchir des trouées de plus de 50 mètres et dont la moitié des individus ne franchissent pas des trouées dépassant 38 mètres ! Bien des aménagements anthropiques le long des cours d’eau sont plus longs que cela, et on imagine sans peine qu’il existe de nombreuses espèces de petite taille possédant des distances maximales de dispersion plus faibles encore.

Nous savons également que la largeur des corridors rivulaires importe pour que leur connectivité structurelle, relative à la continuité physique de l’habitat, se traduise en connectivité fonctionnelle pour les espèces, c’est-à-dire respectant leurs exigences physiologiques et comportementales. Une étude récente dans le sud de la France a ainsi montré que l’activité de différentes espèces de Pipistrelles et de Murins (chiroptères protégés) diminuait significativement lorsque les ripisylves faisaient moins de 40-50 mètres de large, avec une très nette baisse en-dessous de 30 mètres (Buono et al., 2019). Heureusement, des observations en régions tempérées et tropicales confirment que mêmes les ripisylves étroites et anthropologiquement perturbées restent fonctionnelles pour certaines espèces, même si la gamme d’espèces pouvant potentiellement emprunter de tels corridors est certainement beaucoup plus restreinte.

Il nous semble ainsi important d’insister sur la nécessité de mieux prendre en compte la continuité des corridors rivulaires dans les projets d’aménagement. La destruction des ripisylves, même sur de courtes distances, doit être évitée au maximum et les interventions indispensables doivent autant que possible privilégier les méthodes les moins impactantes. La gestion des zones riveraines doit se réfléchir à l’échelle du paysage, voire du bassin versant, et les documents d’urbanisme doivent garantir au mieux la connexion des ripisylves locales aux Trames vertes et bleues régionales. Pour ce faire, des travaux de restauration de la connectivité peuvent être envisagés, notamment pour des espèces cibles d’intérêt écologique ou patrimonial. Ce constat invite au développement d’efforts de recherche conséquents pour, d'une part, cibler les zones prioritaires à conserver ou à restaurer et, d’autre part, pour améliorer notre compréhension globale des effets des caractéristiques rivulaires sur la connectivité fonctionnelle des territoires à différentes échelles et pour différents groupes taxonomiques. À cette fin, les études de terrain d’inventaire de populations et de suivi des mouvements d’espèces sont bien entendu très importantes, de même que les études génétiques. Les études de modélisation de la connectivité paysagère par la théorie des graphes ou la théorie des circuits sont des approches prometteuses. Si ces méthodes ont déjà fait leurs preuves dans d’autres contextes, elles n’ont été que très peu utilisées dans le cadre particulier des corridors rivulaires.


[1] Un corridor est un élément linéaire du paysage reliant des « taches » d’habitat, de manière plus ou moins continue, et permettant l'échange d'individus ou de gènes entre populations.

[2]  La connectivité écologique se définit comme le degré par lequel un paysage facilite ou limite le déplacement des espèces.

Pour citer cet article :

Référence électronique :
MARTIN, François-Martin ; EVETTE, André ; BERGÈS, Laurent, Pour une meilleure prise en compte de la connectivité écologique dans l’aménagement et la gestion des berges de cours d’eau, Revue Science Eaux & Territoires, article hors-série, 4 p., 13/10/2020, disponible en ligne sur <URL : http://www.set-revue.fr/pour-une-meilleure-prise-en-compte-de-la-connectivite-ecologique-dans-lamenagement-et-la-gestion-des> (consulté le 31/10/2020).

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